Femmes

“Il faut s’attaquer aux peurs et aux frustrations"

Ajouté le lundi 5 Mars 2007

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Belge et marocaine à la fois, Fatiha Saidi se définit avant tout comme une femme politique. Les dernières élections communales en Belgique et les enjeux pour la communauté marocaine établie dans le pays des Flandres sont avant tout une question de militante avant d’être celle d’une femme issue de l’immigration.

Etre une Marocaine militante en Belgique, cela change-t-il véritablement les choses?

Avant toute chose, je tiens à rappeler que je suis Belge et Marocaine. Et qu’en tant que députée et échevine (adjointe au Maire), j’occupe ces sièges en tant que femme politique belge.
Ceci étant dit, à mon sens, l’une des premières prérogatives qui doit animer un militante est de transcender les frontières et les appartenances. En d’autres mots, cela signifie que les combats devraient idéalement porter sur des idéaux, qui relèvent souvent de l’universalité, ce qui n’induit pas la mise en veilleuse des spécificités. Pour ma part, je n’ai jamais milité sous une bannière ou un drapeau mais toujours sur des principes (droits humains, justice sociale…). Cela aide à maintenir le cap et évite l’écueil, voire les dérives d’une espèce de «militance à la carte» où chacun/e ne s’engage que sur des thématiques qui touchent à sa petite personne.
Pour en revenir à la sous-question «cela change-t-il véritablement les choses ?», je ne peux que vous répondre «oui». Militer c’est s’engager dans la citoyenneté, dans la sphère publique sur des enjeux collectifs, c’est donc participer à la gestion de la vie collective . Par ailleurs, le changement est un travail de longue haleine et tous les grands acquis sociaux ne se sont développés que sous la poussée citoyenne. Si cette dynamique meurt, on se retrouverait dans une société amputée d’une grande part de sa démocratie, où la place serait laissée seulement aux techniciens et au politique.

Vous occupez-vous particulièrement des problèmes liés à la communauté maghrébine ou pas?

Cette question est liée à la première. J’invite les personnes qui le souhaitent à visiter mon site qui reprend l’ensemble de mes activités parlementaires. Celles-ci sont très variées et portent, de manière générale, sur des problématiques liées à la Région de Bruxelles-Capitale, mais aussi sur des enjeux plus larges et touchant aux droits humains. En clair, je m’occupe des problématiques qui touchent à l’ensemble des habitants de la Région bruxelloise que je suis censée représenter. S’attacher uniquement à des questions relevant d’une communauté particulière serait non seulement une grave erreur politique, mais aussi une discrimination à l’égard des autres populations qu’on écarterait. Ce serait le comble d’être à l’origine de discriminations quand on se répand au quotidien qu’on lutte contre toutes leurs formes!
Ceci étant, dans une région composée dans sa population, de près de 30% de personnes d’origine étrangère, comment passer sous silence la cohabitation des populations amenées à vivre ensemble, les discriminations à l’embauche, l’alphabétisation des femmes d’origine étrangère… ? Sur ces questions là, je ne m’autocensure pas, non plus, sous le prétexte que je suis d’origine marocaine. Tout comme je ne supporterais pas que l’on vienne m’intimer l’ordre de me taire sur une problématique, en raison de mon origine. Bien au contraire, très souvent, dans le cadre d’une interpellation politique, je pars d’une dimension générale et arrive à des particularités, comme les groupes les plus vulnérables (femmes, personnes handicapées, personnes âgées, étrangers, sans-papiers…). Lorsqu’on est un homme ou une femme politique issu/e d’une double culture, on est, qu’on le veuille ou non, obligé de se mettre des balises de manière très précise. Et ces balises, ce sont les principes sur lesquels il faut être intransigeants. Une fois ces précautions prises avec soi-même, on peut exercer sa fonction politique sans crainte, de manière équilibrée, sans devenir monomaniaque sur des thèmes qui ne touchent qu’à une communauté donnée mais sans les renier non plus. Je pense, que c’est ce que je tente de faire depuis 1999.

Vous êtes récemment partie au Liban. Quelles sont vos impressions? Comment la société civile peut-elle agir?

C’est difficile d’y répondre en quelques mots, c’est pourquoi je renvoie aussi toutes les personnes intéressées à visiter mon site qui fait rapport de cette mission (rapport signé par mes collègues Rudi Vervoort (PS), Josy Dubié (Ecolo) et moi-même).
Outre notre consternation face aux dégâts subis par les Libanais (tant pertes humaines que matérielles), ce qui nous a le plus inquiété c’est la rupture de confiance des Libanais envers les organismes internationaux. Toutes les personnes que nous avons rencontrées, du Président de la république en passant par les ministres, les représentants de partis et surtout les citoyen/nes, ont évoqué de façon amère la réaction (c’est-à-dire le silence durant près de trois semaines !) des institutions internationales et de la permission tacite, accordée à l’armée israélienne, de pouvoir mener sa guerre. Nous devons être extrêmement attentifs à cet état des choses car la frustration n’est pas un bon sentiment, c’est une bombe à retardement.
Quant aux citoyens, aux quatre coins du monde, ils ont témoignés d’une solidarité sans faille et malgré la période estivale, se sont mobilisés pour manifester et revendiquer la fin de cette guerre menée non pas contre le Hezbollah mais contre tout le Liban. Liban à qui il faudra des décennies pour remonter la pente et se
reconstruire (à tous les niveaux et pas uniquement dans la brique). C’est là aussi que la solidarité citoyenne peut continuer à œuvrer.

Comment percevez-vous la montée des intégrismes, particulièrement musulmans, en Belgique et dans le monde de façon générale?

Elle m’inquiète, tout comme elle devrait inquiéter tous les démocrates. Mais elle m’interpelle aussi doublement en tant que femme, car nous sommes diabolisées et nos libertés sont visées.
Les intégristes sont extrêmement habiles et surfent politiquement sur la peur et les frustrations. Dans les pays musulmans, il n’y a pas mille réponses à apporter : «y’à qu’à» et il n’y a qu’à instaurer la démocratie, chose essentielle et vitale. Dans les pays d’immigration, c’est aux peurs et aux frustrations qu’il faut s’attaquer. Il y a aussi de nombreux préjugés, malentendus, méconnaissances qu’il s’agit de démanteler et amener les populations à mieux se connaître, se parler et certainement s’apprécier. Aujourd’hui, en Belgique, par exemple, on constate qu’après des décennies de cohabitation, les personnes ne se connaissent pas ou alors de manière très superficielle.
Il faut lutter, avec les instruments légaux et dans le respect des droits humains, contre les forces extrémistes et obscurantistes lorsqu’elles s’attachent à saper nos fondements démocratiques et de libertés individuelles. En cela je suis claire mais néanmoins je déplore que sous ce couvert, on (bien souvent les médias) procède à des amalgames et des stigmatisations systématiques de certains groupes de populations. Lorsqu’un Musulman pratiquant se sent assimilé à un fanatique ou à un terroriste, ce sentiment n’est pas un adjuvant pour nos sociétés qui sont devenues multiculturelles mais bien au contraire un élément de repli sur soi et de méfiance mutuelle.
Quant aux Musulmans, j’estime qu’ils doivent être moins défensifs, moins émotifs, se distancier clairement de l’islamisme, accepter la liberté d’expression et dénoncer toute forme de barbarie, de terrorisme. Ils doivent aussi prendre la parole, écrire, argumenter, faire avancer le débat sur toute une série de questions qui nous interpellent. C’est cela aussi la démocratie et la citoyenneté !

La moudawana marocaine, qu'en pensez-vous? Les changements apportés sont-ils à votre avis suffisants?

Ce dossier est un dossier qui m’a occupé (et m’occupe toujours) durant de nombreuses années, tant durant ma vie professionnelle à l’époque où je travaillais comme psychopédagogue et où je côtoyais de nombreuses femmes, surtout d’origine étrangère et plus particulièrement maghrébine et durant ma vie politique, en tant que parlementaire bruxelloise, depuis juin 1999.
Les constats que j’avais effectués sur le terrain ont été déterminants aussi pour me faire poursuivre le travail au niveau politique. Dès mon entrée en fonction, un groupe de femmes militantes et moi-même avons décidé de travailler sur cette thématique. C’était la pleine période du «Plan d’Action pour l’Intégration de la Femme au Développement». Ce Plan ambitieux, riche de près de 250 mesures, nous donnait des ailes et aussi beaucoup d’espoir. Nous avons créé un «comité de soutien au Plan d’Action» dans lequel la Belgique fut rejointe par les militant/es français et hollandais.
Même si ce Plan n’a pas été approuvé par le gouvernement marocain, il aura permis à la société marocaine, sa diaspora comprise, d’aborder de front la question du statut de la femme marocaine, à qui d’aucuns voulaient attribuer un caractère sacré, c’est-à-dire indiscutable et immuable.
Depuis 2003, le texte a été réformé. C’est une grande avancée car cette réforme a permis d’enfoncer un coin sur la dimension sacrée de la moudouwana que d’aucuns voulaient lui conférer. Si la moudouwana pouvait être modifiée, cela signifiait qu’elle sortait de la charia et en cela ce fut une excellente chose !
Néanmoins, les réformes, si elles sont loin d’être négligeables, ne sont pas suffisantes. J’aurais pour ma part, aimé voir le Maroc s’engager, sans complexe, dans l’ère de la modernité et abolir purement et simplement la répudiation, par exemple. Pour le reste, je reste en contact très étroit avec les associations féminines et j’assiste à de nombreux colloques au Maroc où le monde associatif dresse le bilan de «l’après-réformes» et je constate que le nouveau Code de la Famille rencontre encore de nombreuses difficultés d’application sur le terrain.

Les femmes d'origine marocaine en Belgique vivent-elles bien leur intégration?

Au terme d’intégration, je préfère de loin le terme de «citoyenneté». Je pense, en toute honnêteté, que la Belgique n’a pas à rougir de la situation de ses populations d’origine étrangère et des droits dont elles jouissent, de manière générale. Sur la question de la participation politique, la Belgique est devenue un exemple. Aujourd’hui, à tous les niveaux de pouvoir (parlements, communes, exécutifs…), il y a des personnes d’origine étrangère.
Je ne veux pas sous-entendre par là qu’il n’y a aucune difficulté aujourd’hui. Puisque vous évoquez les femmes marocaines ou d’origine marocaine, elles sont encore très nombreuses à rencontrer des difficultés, au même titre que les autres femmes d’origine étrangère. Ces difficultés se rencontrent dans la vie professionnelle, dans leur scolarité, dans l’apprentissage du français pour les primo-arrivantes par exemple…
De nombreuses associations sont subsidiées par les autorités publiques et tentent, au quotidien, de faire face à ces difficultés.
La spécificité des difficultés rencontrées par les femmes marocaines ou d’origine marocaine est celle qui est liée à leur statut et à leur double nationalité. Les répudiations ont eu un effet dramatique sur certaines femmes ainsi que ce que j’appelle «les rapts familiaux», méthode punitive qui consiste à laisser une femme ou une jeune fille au Maroc en la délestant de ses documents d’identité. De nombreuses femmes ou jeunes filles se sont retrouvées dans cette situation et dans l’impossibilité de revenir dans leur pays d’accueil. Aujourd’hui encore je reçois des lettres de femmes qui ont été séquestrées au Maroc.

Que pensez-vous de la progression du Vlaams Belang? Cela doit-il effrayer les étrangers établis en Belgique?

Je tiens d’abord à préciser que les partis d’extrême droite n’ont pas cartonné dans toutes les communes. Au contraire, dans de nombreuses communes, ils ont perdu des sièges. Ce qui réjouit tout démocrate évidemment !
Ainsi, à Anvers, vers laquelle tous les regards étaient braqués, au soir des élections et où le VB voyait déjà l’un des siens ceindre l’écharpe maïorale, il n’a gagné aucun siège par rapport aux dernières élections (2000).
Ces scores électoraux ne signifient pas que tout danger est écarté. Bien au contraire, la vigilance s’impose mais il s’agit surtout d’apporter les véritables réponses aux craintes des citoyen/nes (insécurité, chômage,…) car ces dernières sont le carburant de l’extrême droite. Il faut donc les tarir à la source. En outre, l’information de l’opinion publique sur le fait que l’extrême droite est un danger pour toute la société belge et toutes les sociétés de manière générale, est impérative. Et ceci doit inciter à plus de solidarité, d’échanges entre communautés amenées à vivre ensemble, surtout que les partis haineux consacrent la plupart de leur temps à monter les gens les uns contre les autres sous prétexte de leur différence : les «Belgo-Belges» contre les «Nouveaux Belges» ou les «étrangers», les francophones contre les flamands… De plus, leurs programmes comportent toute une série d’idées réactionnaires, tendant à exclure bon nombre de citoyens de la société (dont les femmes qui sont gentiment reléguées au rang de reproductrices).
La solidarité est un concept que l’extrême droite veut saper -je me base ici sur le «programme» de l’extrême droite francophone et qu’elle comprend bien étrangement. Pour elle, la solidarité doit se distribuer entre «les gens de bonne volonté» et écarter «ceux qui refusent de faire des efforts». Porte ouverte à l’arbitraire et à de nauséabonds critères lorsqu’on connaît l’idéologie raciste qui sous-tend ces partis.
Les étrangers ou personnes d’origine étrangère sont le pilier du fond de commerce de ces partis haineux. Sous le slogan simpliste «la Belgique n’est pas le CPAS du monde entier», le parti d’extrême droite francophone, dans son programme en appelle à ce que la Belgique ne puisse être «un repaire de terroristes», demande que les étrangers qui viennent en Belgique doivent travailler, ou bien rentrer chez eux. On voit de suite les dérives, les amalgames et autres généralités simplistes.

Comment jugez-vous la participation des Marocains? Insuffisante, mal organisée, …

Si vous parlez de la participation politique, j’estime, pour ma part, qu’elle est largement suffisante. Il suffit, pour s’en convaincre, de s’en référer à des éléments quantifiables qui sont le nombre d’élues.
S’organiser signifierait des alliances ou des stratégies intra-communautaires, je n’y suis pas du tout favorable, comme je ne l’ai jamais été pour les partis ethniques. De manière générale, je prône l’ouverture et une société multiculturelle où tout un chacun peut se sentir un véritable citoyen. Ni discriminé ni favorisé.

Dina Al Mawar

 

 

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